Et si le principal avantage des compléments alimentaires
n'était que commercial ? De plus en plus de voix s'élèvent pour
affirmer que leurs bénéfices pour la santé des patients sont loin
d'être évidents et que ce qui peut sembler prévenir certaines maladies,
pourrait en favoriser d'autres... Pourrait-on envisager un contentieux
entre un fabricant et un patient, pour défaut d'information, au sujet
d'un effet secondaire connu de l'un de ces produits ? Pourquoi pas.La mode des
complements alimentaires est arrivée en France depuis
quelques années, importée des rivages californiens où le culte de la
jeunesse et du bronzage mène à tous les excès.
Le
décret n° 2006/352 du 20 mars 2006, publié au Journal officiel du 25
mars 2006, transpose dans le droit national la majeure partie des
dispositions de la directive n° 2002/46/CE, fournissant ainsi un cadre
juridique complet pour les
complements alimentaires.
Les études médicales sont, le plus souvent, axées sur le bénéfice
d'un complément donné ou d'une association de complément pour une
pathologie ciblée. Chaque laboratoire ajoutant sa touche personnelle
pour se différencier de la concurrence. Mais ces études ne font que
très rarement état des effets délétères que peuvent avoir les mêmes
complements alimentaires sur d'autres organes ou sur d'autres
pathologies.
Si intérêt pour la santé est de plus en plus discuté, il ne faut pas
non plus oublier l'aspect économique des
compléments alimentaires. Ces
produits ne sont pas considérés comme des médicaments, discours
hypocrite puisqu'ils ont tout du médicament par présentation, si ce
n'est par fonction. Il faut dire que cette duplicité arrange Sécurité
sociale et laboratoires, car ces produits ne sont pas pris en charge
par l'assurance maladie et leur prix est ainsi libre. Les bénéfices
tirés de ces substances sont donc très importants. Il arrive même
d'entendre un discours expliquant que ces produits permettent à
l'industrie pharmaceutique de compenser les pertes dues aux génériques
afin de continuer à pouvoir investir dans la recherche. Des bénéfices
qui intéressent toute la filière, jusqu'aux pharmaciens.
La dérive vient aussi du fait qu'il peut être tentant pour un
praticien, qui ne dispose pas vraiment d'un traitement efficace dans
une pathologie invalidante, de "rassurer" le patient en lui prescrivant
un produit qui, s'il ne fait pas de bien, ne fait pas de mal non plus.
Qu'un régime alimentaire puisse aboutir à un résultat sensiblement
équivalent importe peu. Il est plus simple et plus rapide de rédiger
une prescription que de donner des conseils diététiques. D'autant que
cette prescription ne creuse pas le déficit de la sécurité sociale,
puisque laissée à la charge des patients. On en arrive alors à voir des
retraités, sensibles au discours sur les
complements alimentaires,
prêts à faire des sacrifices chaque mois pour se payer un traitement
qui leur donne l'impression de ralentir les effets du vieillissement...
Alors
que les
compléments alimentaires peuvent servir dans les pays en voie
de développement pour éviter les carences ou qu'ils sont utiles dans
certaines situations thérapeutiques (supplémentation en acide folique
après l'arrêt d'une contraception orale chez une femme ayant un désir
de grossesse ou complémentation vitaminique en vitamines B1 et B12 chez
les patients alcooliques, par exemple), c'est le détournement de leur
usage pour lutter contre le vieillissement qui peut conduire à des
excès.
Les conseils de traitement dans le domaine de la
dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA) en sont le parfait
exemple. Maladie des pays riches où l'espérance de vie fait que des
retraités ayant un pouvoir d'achat suffisant sont une cible de choix
pour ce type de produits. Il aura suffi d'une étude (AREDS), pourtant
réalisée à des doses très nettement supérieures aux apports journaliers
recommandés, pour que l'industrie pharmaceutique s'engouffre sur ce
marché. Pas d'autorisation de mise sur le marché, pas de tests coûteux
à mener, pas de prix imposer, un simple marquage CE et chacun y est
allé de ses gélules ou de ses comprimés, inondant le marché, à grand
renfort d'information du public et des professionnels de santé. Et ce
n'est qu'à l'usage qu'un risque accru de cancer chez le fumeur ou
d'autres maladies a été démontré, en fonction de la composition du
produit, imposant aux fabricants de modifier leurs produits dès 2003. Les doses conseillées ont, elles aussi, été revues à la baisse.
En parallèle de ces pratiques, en 2002, la Direction générale de la
concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes
(DGCCRF) révélait que 60 % des échantillons de
compléments alimentaires, provenant de 700 sociétés différentes qu'elle avait
contrôlées, n'étaient
pas conformes à la législation.
Les infractions relevées concernaient le plus souvent l'adjonction de
substances non autorisées, en particulier les plantes et les substances
qui en sont extraites, mais aussi les allégations.
Il aura pourtant fallu fin novembre 2009 pour que l'Agence française
de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) puisse mettre en place un
dispositif national de vigilance sur les compléments alimentaires, dans le cadre de l'une de ses nouvelles attributions au titre de la
loi nº 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l'hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires (HPST).
Ce dispositif « devrait permettre de mieux identifier les effets
indésirables liés à leur consommation ». Il « comprend la déclaration,
par les professionnels de santé, des effets indésirables observés chez
les personnes ayant consommé des
complements alimentaires. Ces
déclarations, préservant l'anonymat du consommateur, seront adressées
via internet ou par voie postale à l'Afssa ».
Les professionnels de
santé savent que la vigilance est un outil efficace quand on la rend
facile d'emploi et pratique. Ils savent aussi que l'exemple donné par
l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé
(Afssaps) dans les domaines de la matériovigilance et de la
pharmacovigilance serait l'un des pires à suivre. Bien qu'obligés par
la loi, un grand nombre de médecins reconnaissent qu'ils sont
découragés face à la lourdeur administrative des procédures, au manque
d'outils performants et pratiques mis à leur disposition pour déclarer,
au mépris des incidents graves mais n'engageant pas le pronostic vital
et, enfin, au rôle prépondérant joué par les laboratoires dans les
décisions quant à savoir si un signalement doit être suivi d'effets ou
non. Un système qui dessert les patients, qui n'encourage pas les
professionnels de santé à respecter leurs obligations déclaratives,
donnant ainsi moins de travail à l'Afssaps et préservant la quiétude de
l'industrie pharmaceutique.
Discours démagogique ou réelle volonté
de santé publique, c'est à l'usage qu'il faudra juger le dispositif de
vigilance des
complements alimentaires.